Entrevue avec Émilie Altimas : Le Cabaret de la Seconde Chance

« L’inconnu fait peur mais c’est aussi lui qui nous permet de nous dépasser et nous sentir vivant. »
– Émilie Altimas […]

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Organisme à but non lucratif fondé en 1962, l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec (ASRSQ) dessert aujourd’hui 15 régions du Québec et rassemble plus de 65 organismes. Sa mission, axée sur la promotion de l’action communautaire en justice pénale, vise à « sensibiliser et susciter la participation des citoyens et d’autres groupes sociaux à la prévention de la criminalité et à la réintégration sociale et communautaire ».

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Émilie Altimas
Coordonnatrice du Cabaret de la SecondeChance

Porté par l’ASRSQ en 2015, le Cabaret de la Seconde Chance a ouvert un espace de création artistique en réunissant des personnes de talent qui ont été judiciarisées, des intervenants du réseau communautaire et des artistes professionnels. Au-delà des présomptions et préjugés, le Cabaret de la Seconde Chance est une initiative dont l’objectif est de sensibiliser le grand public à l’importance de réintégration sociale des personnes judiciarisées.

Derrière ce projet, une équipe travaille d’arrache-pied pour offrir chaque année aux spectateurs une soirée de divertissement et des numéros qui cachent des histoires de vie authentiques et poignantes. En entrevue avec l’équipe du magazine 404, Émilie Altimas, adjointe administrative à l’ASRSQ et coordonnatrice du Cabaret de la Seconde Chance, s’est confiée au sujet du projet.

Musicienne de formation, Émilie Altimas dit avoir toujours promu la réintégration sociale. D’un père criminologue très engagé sur le plan communautaire, Émilie développe très vite une sensibilité à cet enjeu de société et une envie de défendre le droit à la seconde chance. Adjointe administrative à l’ASRSQ depuis 2010, Émilie est l’une des principales initiatrices du Cabaret de la Seconde Chance. Femme de projet, elle y voit l’occasion d’allier ses passions : « La création du Cabaret de la Seconde Chance m’a permis de réunir ma passion pour la musique et les arts à la cause de la réintégration sociale des personnes judiciarisées afin de rejoindre le grand public », affirme-t-elle.

Notre entrevue

Comment en êtes-vous arrivés à la conception et à la création de l’initiative du Cabaret de la Seconde Chance ?

Une des missions de l’ASRSQ est de sensibiliser le grand public à l’importance de la réintégration sociale des personnes judiciarisées et plus particulièrement au rôle que jouent les citoyens dans le processus. Ceux-ci peuvent jouer un rôle majeur dans la résolution des problèmes liés à la criminalité, aux démêlés judiciaires et à la réintégration sociale. Ainsi, l’ASRSQ cherche à promouvoir cette participation de la collectivité.

Avec le temps, toutes sortes d’initiatives ont été mises en place visant à soutenir cette mission, que ce soit à travers des tables rondes, des assemblées de cuisine, des forums, etc. Mais à chaque fois, l’audience était composée de personnes déjà convaincues par le bien-fondé de la réintégration sociale. C’est très difficile d’aller chercher le grand public pour parler des personnes judiciarisées. Il est beaucoup plus facile de faire comme si elles n’existaient pas ou encore de toutes les considérer comme des monstres.

En 2015 est venue l’idée que des talents artistiques, il y en a dans tous les milieux, y compris le nôtre, et que la majorité des gens sont sensibles à l’art. Nous avons donc planché sur un événement artistique qui serait composé d’une exposition d’arts visuels, d’un spectacle et qui réunirait des personnes de talent qui ont été judiciarisées, des intervenants du réseau communautaire ainsi que des artistes connus venus appuyer la cause.

Le Cabaret de la Seconde Chance a vu le jour cette année-là et la première édition (ainsi que les trois suivantes) s’est tenue au Gesù, un centre de créativité artistique à Montréal. Chaque année, nous mettons en place un processus d’auditions afin de sélectionner des numéros ou des œuvres de qualité, susceptibles de toucher le public.

« Les citoyens jouent un rôle essentiel dans la réintégration sociale des personnes judiciarisées. » 
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« Nous y voyons ultimement l’occasion de recréer des ponts entre les personnes judiciarisées et la communauté et peut-être même de permettre aux participants de se donner une seconde chance. » 

Nous pouvons y découvrir des talents multidisciplinaires pouvant prendre de multiples formes : peinture, photo, sculpture, musique, poésie, slam, humour, danse, etc. Le Cabaret vise à réduire les préjugés et à réaffirmer l’importance de la réintégration sociale des personnes judiciarisées et l’importance de la communauté dans ce processus de réintégration. C’est surtout l’occasion de passer une excellente soirée de divertissement et parfois même être ému par des gens de talent qui, le temps d’un soir, osent nous partager un peu de leur vécu, et ce, en toute vulnérabilité.

La première édition du magazine 404 porte sur la notion de la deuxième chance. Comment définissez-vous cette notion dans le contexte de cette initiative ?

Une des idées du Cabaret de la Seconde Chance est de mettre en valeur l’humain et non ce qu’il a pu faire. Donner la possibilité aux participants, indirectement, de dire au public : « Je suis beaucoup plus que les gestes que j’ai pu poser dans le passé. » C’est également l’occasion pour eux de se sentir valorisés et de regagner une certaine confiance en eux, souvent mise à rude épreuve par le processus de réintégration et de la détention, pour ceux qui l’ont vécu. De plus, le public ne sait jamais si la personne qui est devant lui est un intervenant ou une personne judiciarisée. Nous souhaitons jouer sur les préjugés. Nous y voyons ultimement l’occasion de recréer des ponts entre les personnes judiciarisées et la communauté et peut-être même de permettre aux participants de se donner une seconde chance. Beaucoup peuvent vivre avec de la culpabilité ou ont de la difficulté à percevoir leur valeur, tant à leurs propres yeux qu’aux yeux des autres. Nous espérons humblement contribuer à changer les perceptions de chacun.

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Selon vous, la deuxième chance rythme-t-elle avec la réintégration sociale ? Et pourquoi ?

Tout d’abord, j’aimerais faire une distinction entre réinsertion sociale (ou réhabilitation, comme on entend souvent) et réintégration sociale, dont la portée est plus grande. L’insertion ne vise qu’à introduire une personne dans un milieu social donné, alors que l’intégration va plus loin en cherchant aussi à créer une plus grande interdépendance entre celle-ci et les autres membres d’une collectivité.

« Posséder un casier judicaire peut en effet être un obstacle majeur, notamment dans la sphère de l’employabilité. » 

La majorité des personnes qui commettent un délit et donc qui possèdent un casier judiciaire devront passer par un processus de réintégration sociale, qu’elles aient été incarcérées ou non. Posséder un casier judiciaire peut en effet être un obstacle majeur, notamment dans la sphère de l’employabilité. Il est inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne, et je cite : « Nul ne peut congédier, refuser d’embaucher ou autrement pénaliser dans le cadre de son emploi une personne du seul fait qu’elle a été déclarée coupable d’une infraction pénale ou criminelle, si cette infraction n’a aucun lien avec l’emploi ou si cette personne en a obtenu le pardon. » Cependant, beaucoup d’employeurs ne respectent pas cet article (article 18.2 de la charte1). Dans la pratique, il est très difficile de prouver qu’un employeur a usé de discrimination. Avoir un emploi est un des points d’ancrage de la réintégration sociale d’une personne. Sans emploi, elle ne peut subvenir à ses besoins et elle est donc beaucoup plus à risque de retomber dans des comportements pouvant mener à commettre des délits. Il devient alors difficile de se sortir de ce cercle vicieux. Ça prend une main qui se tend à un moment donné. Un employeur qui accepte de donner une seconde chance à la personne et lui permet d’occuper un emploi afin de redevenir, ultimement, un citoyen productif aux yeux de la société. Occuper un emploi peut aussi être une façon de se sentir valorisé, utile et de développer ce sentiment d’appartenance.

« Ça prend une main qui se tend à un moment donné. Un employeur qui accepte de donner une seconde chance à la personne..» 

Un des enjeux qui revient aussi souvent dans nos sociétés est de se demander si les personnes contrevenantes ont droit à une deuxième chance. Qu’en pensez-vous ? Est-ce un effort qui doit venir de l’individu lui-même pour y avoir droit ou à la société de jouer un rôle d’appui dans la réintégration de ces derniers ?

Je clame souvent que personne n’est à l’abri d’être judiciarisé. Combien de gens peuvent se vanter d’être blancs comme neige, de n’avoir commis aucun acte allant à l’encontre de la loi, aussi mineur soit-il, au courant de leur vie d’adolescent ou d’adulte ? Boire un verre de trop et décider de prendre quand même sa voiture, par exemple. La limite du 0,8 est vite atteinte. Je ne suis pas en train de dire que tout le monde a un potentiel criminel, mais simplement que personne n’est à l’abri de commettre un geste répréhensible aux yeux de la loi. Imaginez dire que les personnes judiciarisées n’auraient pas droit à une seconde chance. Déjà, ce serait de mettre toutes les personnes dans le même bateau, peu importe le délit qu’elles ont commis.

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« Il serait impensable comme société de mettre tous les individus ayant commis des délits, peu importe leur nature, à l’écart de la société pour le restant de leurs jours. » 

Ensuite, ce serait d’affirmer qu’une personne est incapable de changer son comportement. Bien sûr, certaines personnes ne sont pas réhabilitables, mais il s’agit d’une infime minorité. Il serait impensable comme société de mettre tous les individus ayant commis des délits, peu importe leur nature, à l’écart de la société pour le restant de leurs jours. Les États-Unis ont tenté de faire quelque chose qui y ressemble avec leur 3 strikes out2 dans certains États, mais les résultats ont démontré que cette mesure n’a pas du tout fait en sorte de diminuer le taux de criminalité et qu’au contraire, la population carcérale s’est accrue.

Pour l’ASRSQ, il est clair qu’il s’agit d’un effort des deux côtés. L’un ne va pas sans l’autre. Une personne peut vouloir se réintégrer, mais si toutes les portes sont fermées, elle pourrait finir par se décourager. D’un autre côté, si la société appuie un individu dans sa réintégration, mais que ce dernier ne fait aucun effort ou ne s’accorde pas à lui-même le droit à une seconde chance, il y a de fortes chances que la réintégration échoue. Les deux sont intimement liés.

« Personne n’est à l’abri d’être judiciarisé. » 

« Il s’agit d’un effort des deux côtés. » 

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« Partager son expérience et son talent de façon positive et constructive, demande un certain niveau d’humilité et pour cela, il faut avoir cheminé intérieurement et accepter d’être dans un état de vulnérabilité. »

Comment les performances artistiques, basées sur des témoignages et des histoires réelles, peuvent-elles promouvoir le processus de justice réparatrice et donc la réhabilitation sociale ?

Pour la majorité des participants, présenter sa candidature au Cabaret de la Seconde Chance et passer à travers tout le processus, de la sélection à la performance, représente un grand geste de courage. Partager son expérience et son talent de façon positive et constructive demande un certain niveau d’humilité et pour cela, il faut avoir cheminé intérieurement et accepté d’être dans un état de vulnérabilité. Ceux qui décident de proposer leur candidature à cet événement, que ce soit conscient ou non, s’accordent ce droit d’être vulnérable. Une personne ayant vécu une période plus ou moins grande d’incarcération garde cette impression qu’elle porte une étiquette au visage qu’elle a été « en dedans ». Sous cet angle, il faut beaucoup de courage pour se présenter au monde et faire face à ses propres préjugés, blessures et autres souffrances, afin d’offrir aux spectateurs une partie intime de soi.

La réaction unanime du public présent témoigne de ce partage touchant et nous espérons humblement contribuer par ce projet à recréer des liens entre la communauté et les personnes qui aspirent à une seconde chance.

Quels sont les enseignements, les leçons à tirer de l’impact auprès des participants des éditions précédentes (témoignages de personnes ayant vécu cette expérience artistique, un mot pour les personnes qui souhaitent s’y impliquer…) ?

Ce qui revient le plus souvent dans les témoignages reçus des participants est tout le bien et la joie que l’expérience leur a fait vivre. Ils ont le sentiment d’avoir été entendus et accueillis. Pour certains, ce sentiment est tout à fait nouveau et ils ne l’ont jamais vécu auparavant ou très peu. Une relation de confiance s’installe et perdure parfois au-delà de l’événement. La société en général tend à déshumaniser les personnes judiciarisées, car il est plus facile ainsi de s’en détacher et de ne pas se sentir concerné. Il est en revanche plus difficile de rester impassible et insensible devant une histoire, un visage, des souffrances, des émotions et du courage.

« Nous souhaitons mettre l’humain au cœur de cet événement et faire en sorte de réhumaniser ces personnes aux yeux du public. » 

« Alors j’ai envie de dire à ces personnes d’oser cette expérience pourrait bien être l’étincelle qui leur manquait. » 

Nous souhaitons mettre l’humain au cœur de cet événement et faire en sorte de réhumaniser ces personnes aux yeux du public. Bien sûr, changer les mentalités est un défi colossal et de longue haleine. Mais en faisant vivre des émotions aux spectateurs présents, nous souhaitons semer des graines dans leurs esprits, afin qu’ils se questionnent sur la façon de faire une place à ces personnes dans la communauté.

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« En faisant vivre des émotions aux spectateurs présents, nous souhaitons semer des graines dans leurs esprits, afin qu’ils se questionnent sur la façon de faire une place à ces personnes dans la communauté. » 

Certains individus peuvent hésiter à participer au projet. Ils se demandent s’ils sont assez bons ou comment les gens les accueilleront, se feront-ils juger, etc. Il est tout à fait normal de ressentir de la peur ou de l’incertitude à se lancer dans un tel projet. L’inconnu fait peur, mais c’est aussi lui qui nous permet de nous dépasser et de nous sentir vivants. Alors, j’ai envie de dire à ces personnes d’oser. Qu’elles soient sélectionnées ou non, finalement elles auront le sentiment de s’être dépassées et d’avoir fait preuve de courage. Ce sentiment contribuera à les faire avancer un peu plus sur leur chemin de guérison. En effet, cette expérience pourrait bien être l’étincelle qui leur manquait.

Article co-rédigé par Khaoula El Khalil, étudiante de baccalauréat en science politique à l’Université de Montréal et Émilie Altimas.
Photos par Francis Dufour, 2019: francisdufourphotography.com

1 À titre informatif, pour obtenir plus d’informations, veuillez consulter le document « Charte des droits et libertés de la personne simplifiée » de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Récupéré de http://www.cdpdj.qc.ca/Publications/Charte_simplifiee.pdf

2 La loi prévoit que le troisième crime d’un délinquant est passible de la réclusion à perpétuité ou d’une autre peine plus sévère. Une mesure très punitive amplement étudiée, qui selon ces auteurs, ne constitue pas une mesure plus efficace face à d’autres mesures judiciaires moins punitives ou alternatives.


PAR 404mag



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