Entrevue avec Marion Vacheret : La deuxième chance rythme-t-elle avec la réparation ?

« Je pense qu’il y a une solution pour chaque personne. »
– Marion Vacheret […]

Read More…

Alors que les peines et les punitions font payer les personnes judiciarisées sous forme de privations ou d’obligations diverses, la réparation va au-delà, car comme le dit Maryse Vailland, psychologue clinicienne et écrivaine française (1944-2013) : « En réparant, on se répare. »

portrait_marion_web404
Marion Vacheret
Professeure titulaire, École de criminologie de Université de Montréal

Notre entrevue

Au moment où se pose le débat sur la légitimité et l’efficacité de la réinsertion sociale des extrémistes violents, il nous semble intéressant de pouvoir éclairer ce débat en abordant les enjeux transversaux de la réinsertion sociocommunautaire ainsi que la réhabilitation des individus criminalisés. L’équipe de 404 mag est allée à la rencontre de Marion Vacheret, professeure titulaire au département de criminologie de l’Université de Montréal, pour échanger à propos de ce sujet. Connue pour son implication au sein de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec (ASRSQ) et présidente de la Société de criminologie du Québec, elle tente d’apporter un éclairage sur les grands débats et les connaissances qui agitent cette question de la « deuxième chance » et de la réinsertion sociocommunautaire.

Pour commencer, pourriez-vous nous partager comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la thématique des politiques pénales et du traitement des personnes contrevenantes ?

Très simplement, j’ai fait des études en droit et dans le cadre de mes études, je me suis beaucoup intéressée au droit criminel. Je trouvais que c’était l’aspect du droit qui m’intéressait le plus. Néanmoins, en le traitant d’un point de vue juridique, on [juristes de formation] restait complètement désincarné. C’était du droit désincarné dans le sens où l’on apprenait les sentences et les actes punitifs, mais on ne se questionnait jamais sur ce que peut signifier réellement une peine. C’était l’une de mes premières préoccupations. En effet, je voulais donner plus de chair aux études juridiques d’autant plus qu’autour de moi, les gens qui s’intéressaient au droit criminel disaient qu’ils n’avaient jamais mis les pieds dans une prison. Donc, ils n’étaient pas vraiment capables de saisir la portée de ce que ça pouvait réellement signifier.

Dans le cadre du magazine 404, nous avons choisi comme thématique du premier numéro la notion de « deuxième chance ». Celle-ci fait-elle écho à vos travaux de recherche (en particulier autour de la question de la réinsertion des personnes incarcérées) ?

Cela fait complètement écho à mes recherches puisque je travaille à la fois sur l’exécution de la peine et sur l’après-peine. Pour ma part, je ne crois pas aux peines qui n’ont pas de fin. Bien au contraire, je considère que c’est socialement contreproductif de penser à une peine d’incarcération sans sortie possible ou à une peine de mort. En tant que société, on a un rôle et une responsabilité envers la personne qui a posé des gestes graves. Nous devons nous questionner sur les raisons qui font que cette personne a commis ces gestes. Ceux-ci peuvent éventuellement être éclairés par le contexte socioéconomique, la santé physico-mentale de la personne ou encore par des structures de socialisation inadéquates. La société a pour rôle d’intégrer tout le monde. Nous devons être en mesure d’aider et d’empêcher ces personnes de commettre des vols ou de tuer.

« Une peine a un début et une fin. »

« Je pense qu’il y a une solution pour chaque personne. »

La punition ou la condamnation doivent être perçues pour la personne contrevenante comme une deuxième chance afin de réfléchir, de prendre conscience de ce qu’elle a fait, mais aussi de retrouver une place dans la société à la fin de sa sentence. Donc, la deuxième chance fait intrinsèquement partie d’une réflexion sur la sentence. Pour moi, il ne peut pas y avoir une sentence bête et méchante. Si je punis la personne, c’est que je souhaite l’emmener ailleurs à travers cette punition.

Dans vos recherches, vous êtes plutôt critique par rapport au système carcéral canadien. Vous expliquez entre autres que la prison est un lieu de désocialisation, d’isolement et de souffrance. De plus, le taux de détention au Canada est relativement élevé. Notre question est donc la suivante : quelles seraient, selon vous, les mesures alternatives à la prison qui permettraient à la fois un meilleur traitement de la criminalité et une réhabilitation ou réinsertion de ces personnes ?

Il n’y a pas de solution idéale ! Je pense qu’il y a une solution pour chaque personne. Certes, j’ai beaucoup de problèmes avec la notion de prison, plus particulièrement les impacts de la prison sur les individus et leurs familles, mais je pense qu’il y a certaines personnes pour lesquelles on n’a pas le choix de recourir à l’incarcération même si ce sont des cas extrêmement rares. Statistiquement, je dirais qu’il y a un tout petit pourcentage qui a besoin effectivement d’un arrêt d’agir. Toutefois, il faut favoriser d’autres formes de condamnation, mesures pénales et interventions plus centrées sur l’intégration sociale, car l’action criminelle nait pour beaucoup à partir de frustration, de désocialisation et d’exclusion, même si certains agissent par intérêt et calcul délibéré.

Ce à quoi je crois le plus, c’est une mesure qui permet d’une part à la personne ayant commis des gestes graves de prendre conscience que ses actes ont créé de l’anxiété parmi la population et généré des troubles sociaux. Et d’autre part, qu’on lui offre à travers cette sanction une autre façon de penser sa place dans la société.

« Ma sanction idéale ne passera même pas par l’idée de la punition, mais passera juste par la réparation. »

Pour certains, cela peut prendre la forme de travaux communautaires ou de rencontres de justice réparatrice. Toutefois, ce n’est pas une mince tâche que de trouver quelque chose qui répond à la fois au besoin de compréhension et d’intégration sociale et à l’idée de sanction, car nous sommes malheureusement dans un système punitif.

Me concernant, je suis plus convaincue par la réparation que la punition. Ainsi, ma sanction idéale ne passerait même pas par l’idée de punition ; elle passerait juste par la réparation. Tu as fait du tort, tu dois le réparer. Nonobstant, réparer son tort n’est pas facile et, socialement, ce n’est pas accepté ou reconnu par tout le monde. Concrètement, je ne pense pas que toutes les personnes poursuivies en justice en soient rendues là, car le cheminement vers la réparation est un processus de longue haleine.

J’aimerais un système beaucoup plus personnalisé. Certes, on individualise aujourd’hui les peines, mais on reste dans un système punitif. Plusieurs peines existent dans l’archipel pénal, mais pour la plupart des gens, la vraie mesure c’est la prison et en gros, ce que fait le juge c’est qu’il raccourcit ou rallonge le temps de prison.

Je crois beaucoup à des mesures centrées sur l’implication sociale telles que le service (ou travail) communautaire.

Par exemple, pendant longtemps, j’ai fait du travail de terrain et du bénévolat dans des pénitenciers. Je me rappelle qu’à l’époque, dans un établissement, il existait un programme d’implication auprès d’enfants handicapés organisé par le comité de détenus. C’était des détenus avec une longue sentence (plus de 10 ans) qui avaient monté ce programme-là à travers leurs revenus d’emploi en détention. Il faut savoir que les salaires en prison sont très bas : ils sont payés autour d’un maximum de cinq à six dollars par jour de travail. Donc sur ce montant, ils prélevaient un pourcentage qu’ils investissaient dans une cagnotte pour aider des organismes d’aide aux enfants handicapés. En outre, ils accueillaient à la prison ces enfants pour lesquels ils donnaient un petit fonds lors d’une journée communautaire. Ils passaient la journée avec eux en faisant des activités sportives. À travers cette activité, ils se sentaient extrêmement utiles, voire même reconnus, ils avaient l’impression de faire quelque chose de constructif. C’est ce que j’appelle l’insertion sociale. Ces personnes prenaient conscience des souffrances et des difficultés des autres, ça leur permettait d’acquérir une grande maturité.

« Les éléments clés sont à la fois un travail sur l’individu, un travail sur la collectivité et une perspective de réparation. »

Pareillement, en raison des événements récents (faits divers, attentats, etc.), certaines personnes remettent en doute la légitimité/l’efficacité d’essayer de réintégrer les personnes contrevenantes (incluant les extrémistes violents) dans la société. Quels sont, selon vous, les éléments clés qui rendent les programmes de réinsertion sociale efficaces ?

Toutes les personnes contrevenantes peuvent se réintégrer, cependant tout le monde ne peut pas [le faire] au même moment.

Les éléments clés qui rendent les programmes de réinsertion sociale efficaces sont la conscientisation et la maturité. C’est la capacité à pouvoir décortiquer ce qui amène cette violence-là, donc il y a un travail personnel qui doit être fait.

Certaines personnes ont besoin de thérapies qui vont les aider à faire un travail sur elles-mêmes. Toutefois, la société doit aussi jouer un rôle important dans ce processus de réhabilitation. Si nous, en tant que société, disons que nous ne sommes pas prêts à les intégrer, car ils nous font peur, eh bien, nous sommes responsables de laisser se mettre en place certaines formes de réactions violentes. Attention, je ne dis pas que c’est la victime qui est responsable, mais je parle bien de la société qui a le devoir d’inclure tout le monde. En outre, nous devons tous faire notre cheminement comme collectivité.

Aujourd’hui, il y a de plus en plus de programmes qui reposent effectivement sur la personne coupable, laquelle doit cheminer, travailler sur elle-même pour changer. Néanmoins, nous devons être prêts comme société à savoir quelle place nous voulons donner aux djihadistes, aux délinquants sexuels et aux tueurs, par exemple. Nous ne pouvons pas juste dire : « Nous ne vous acceptons pas et puis le jour où vous sortirez de la prison, eh bien, vous allez vous retrouver sans emploi, sans logement, sans compter les mesures et règles qui sont mises en place pour vous empêcher d’avancer et vous vous retrouverez ainsi sous les ponts. » C’est pour cela que je parle de travail collectif. Je suis consciente que certaines personnes ont pu poser des gestes choquants qui peuvent nous perturber tous profondément, toutefois, je ne crois pas du tout à la peine de mort, car elle nie complètement la possibilité que la personne peut changer et réparer. La réparation va plus loin que la punition, car elle permet de grandir socialement.

De plus, pour la victime et le coupable, ça change tout. La punition n’offre rien pour la victime, car elle n’est pas toujours satisfaite, tandis que la réparation permet à la victime de mieux comprendre les raisons qui ont poussé la personne à commettre son acte. En outre, pour le coupable, d’une certaine façon, c’est facile d’être « simplement » condamné. En l’amenant à réparer, on l’oblige à aller plus loin.

« La spiritualité, la méditation, permet à ces personnes contrevenantes de se rattacher à certaines cultures, croyances et valeurs fondamentales qui les aident à se réancrer socialement. »

Avez-vous des exemples de bonnes pratiques que vous aimeriez partager ?

Je crois de plus en plus aux pratiques individuelles qui passent par la spiritualité et je parle de toutes les formes de spiritualité. Cependant, je me rends compte aujourd’hui qu’on pense davantage à l’insertion sociale en matière de travail, d’activités rémunérées, de vie de famille saine […] et ça marche pour certains, mais pour d’autres cela ne fonctionne pas, car il y a des personnes qui n’ont jamais travaillé de leur vie et pour qui le travail tel qu’on le conçoit ne veut rien dire.

En travaillant sur les questions autochtones, je me suis rendu compte que pour les personnes issues des populations autochtones, se rattacher davantage à leur culture, à leurs croyances et à leurs valeurs fondamentales les aide à se réancrer socialement. Donc, on est dans un ancrage social qui ne passe pas forcément par du concret comme un emploi rémunéré ou un logement, mais on passe à un ancrage social qui passe par le partage de valeurs et de la spiritualité. Les recherches montrent aussi les bienfaits de la méditation dans le contexte de détention. Je crois vraiment que lorsqu’on donne à quelqu’un la possibilité d’avoir des valeurs, qu’elles soient religieuses ou pas, eh bien, on lui permet de se créer une identité à soi.

Selon vous, quels sont les principaux défis d’une réinsertion sociale réussie des personnes contrevenantes au sein de la société ?

Le premier défi est l’acceptation sociale. Aujourd’hui, nous sommes dans une société qui a de la difficulté à pardonner. Je pense même que les victimes sont beaucoup plus prêtes à pardonner que monsieur et madame Tout-le-Monde.

Deuxièmement, le prêt à investir. Nous avons besoin des investissements comme des logements sociaux, des intervenants qu’on paie qui vont les accompagner, les aider, les soutenir dans leurs démarches de construction identitaire, voire leur offrir des activités de méditation ou de yoga. Il faut que la société accepte de financer des activités de réintégration sociale, d’autant plus qu’on a encore du mal à investir dans des logements sociaux pour les personnes en situation d’itinérance. Nous sommes dans une société tellement individualiste, tellement centrée sur la réussite, qu’on oublie les laissés-pour-compte. Si nous avions des logements sociaux pour les plus démunis, nous aurions moins de criminalité. Mais nous ne voulons pas investir dans le chômage, dans les programmes pour les plus démunis, alors quand nous parlons à la classe prison, c’est un défi encore plus conséquent.

 « La réparation va plus loin que la punition, car elle permet de grandir socialement. »

Socialement, nous devons investir dans l’éducation à tous les niveaux. L’État s’est beaucoup désinvesti, que ce soit au niveau scolaire, sur le plan des logements, de toute l’aide sociale. Je ne vois pas comment on peut renverser la vapeur en allant au bout de la chaine, car ne l’oublions pas, ces personnes, lorsqu’elles sortent de la prison, elles sont sans logement, sans emploi et en plus, elles trainent sur le dos un casier judiciaire. La vraie question est : sommes-nous prêts à faire cette réflexion ? Sommes-nous prêts à investir ?

Enfin, accepter nos erreurs. J’ai bien conscience que certaines personnes, une fois sorties de prison, peuvent à nouveau poser des gestes malsains. Une personne peut retomber dans ses travers, d’où la notion de deuxième chance. Nous devons comme société soutenir, aider ces personnes à passer outre en les incitant à réparer leurs actes.

Article rédigé par Khaoula El Khalil, étudiante de baccalauréat en science politique à l’Université de Montréal.

PAR 404mag



Questions? >

À EXPLOREZ

404 Magazine